Critique littéraire par Sanjay Kumar: "Mannequin de notre époque"-recueil de poésie de Vandana Kumar, traduit par Vatsala Radhakeesoon.
Une poétesse de notre époque : un compte rendu
Mannequin de notre époque est le premier recueil de poésie de Vandana Kumar, publié à l’origine en 2023 en anglais et soigneusement traduit par la poétesse et traductrice mauricienne Vatsala Radhakeesoon. Ce recueil s’ouvre sur l’annonce de l’héritage transmis au sein de la famille où un objet ou une pratique est reconnu comme digne d’être conservé pour sa valeur symbolique ou identitaire. Le patrimoine se décline dans une double dimension, matérielle et immatérielle (« les recettes fabuleuses de Grand-mère », « le sens de l’humour d’un oncle »). La transmission qui s’effectue dans le cadre familial devient communautaire vers la fin du poème lorsque la poétesse s’interroge sur l’héritier de la Terre dont les forêts brûlent. Le poème qui commence par un simple partage de l’héritage familial occupe une dimension mondiale lorsque la notion de patrimoine s’élargit pour inclure le souci de la protection de l’environnement. Le lecteur est invité à reconnaître et à gérer le patrimoine mondial. Ce passage du privé au public, du particulier au général, capte notre attention au fil de la lecture du recueil. La poétesse se désole d’un monde qui « détruit les arbres et les langues de plein gré ». Cette image est encore plus percutante dans la langue du départ où le monde « cuts trees and tongues at will. » Ici, détruire la langue ne renvoie pas seulement à une glottophagie, c’est-à-dire, une disparition progressive des langues mais à une véritable rupture de communication. La vie urbaine y montre des individus atomisés, indifférents à leurs voisins, se contentant d’un simple échange de salutations. Ce qui manque dans cette communication c’est la profondeur et l’intimité. C’est pourquoi la poétesse ressent une nostalgie envers le paysage pastoral, la vie rurale où tout le monde connaissait tout le monde. Épuisée par la fatigue numérique, elle aspire à revenir au temps où l’on écrivait des lettres. Elle ne peut s’identifier à un monde témoin d’un massacre et cherche à s’éloigner des « cités mortes ».
La poétesse puise son inspiration dans la pandémie pour composer une dizaine de poèmes. La solitude provoquée par le confinement permet à la poétesse de réfléchir sur la distanciation sociale qui existait déjà même avant l’arrivée de cette crise sanitaire. La pandémie n’a fait qu’officialiser notre existence isolée dans la ville dépourvue d’empathie envers autrui. La poétesse n’hésite pas à poser une question rhétorique : « La société n’était-elle pas déjà distancée ? ». La crise sanitaire du Covid-19 n’engendre pas seulement un deuil passager ; elle agit comme un prétexte pour interroger l’histoire longue du chagrin dans la civilisation humaine : « l'histoire du chagrin est trop vieille / d’avoir commencé cette année / et trop jeune / pour en finir avec ça ». La pandémie n’est pas envisagée comme une rupture temporelle mais une étape dans la continuité historique de la souffrance humaine. C’est cette volonté de dépasser la simple contingence du moment qui confère à ces poèmes une valeur intemporelle. Un poème intitulé « Rien ne se passe » exprime l’angoisse existentielle des adolescents qui rêvent de retrouver la possibilité de se toucher librement. C’est cette chaleur du contact humain qui s’impose comme le fil conducteur de cette anthologie. La saison qui revient avec insistance au fil de l’anthologie, presque comme une obsession, est l’été. La collection réunit quatre poèmes dont le titre comporte le mot été. L’un des poèmes, intitulé « L’été de la mort » dessine la vie pendant la pandémie : « C’est l’été de l’inquiétude / la mort suspendue au balcon / comme des fruits saisonniers abordables ». Une telle imagerie transcende les limites du langage ordinaire pour dépeindre des émotions complexes. Elle évoque cette période où nous lavions les fruits et légumes avant de les laisser sécher au balcon. Chaque contact avec un objet rapporté du marché semblait imprégné de la possibilité de la mort. Certaines imageries brillent par leur ancrage tropical, comme la magnifique fleur de bougainvillier pour laquelle la poétesse montre une affinité aux dépens des roses. Cette plante grimpante porte ici non seulement le sens symbolique de la relation intime mais aussi une passion débordante.
La poétesse devient satirique en critiquant le patriarcat qui réduit le talent d’une femme à la rondeur du roti : « une société qui a décidé / ses vertus / par sa forme et sa taille. » Ce pain traditionnel indien doit idéalement être parfaitement circulaire. La domination masculine se manifeste dans cette inégale répartition des tâches ménagères qui enferme les femmes entre les murs du foyer. Il y a des vers qui témoignent d’un ancrage dans la société indienne. Elle s’attache au foyer en évoquant les portes qui s’ouvrent sur les multiples voies offertes aux femmes, mais aussi les seuils qu’il leur est interdit de franchir.
Dans son œuvre emblématique, Le Rire de la Méduse, Hélène Cixous aborde la thématique de l’écriture féminine : « Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leur corps. » Cixous insiste sur le lien entre corps et écriture. Vandana Kumar, dans sa poésie, vise à libérer la parole des femmes de l’emprise patriarcale. Selon sa propre confession, la poésie est pour elle un espace de libre expression, un lieu où l’on peut coucher sur le papier des mots qui n’auraient aucune place dans une conversation policée : « Peut-être que la poésie a principalement la capacité de discuter ce que la plupart d’entre nous évitent d’admettre. » La poésie de Vandana Kumar célèbre la femme désirante, en allant à l’encontre des normes patriarcales qui tendent souvent à invisibiliser les désirs au féminin. Quelques poèmes dans cette anthologie incarnent l’intensité amoureuse qui se veut rivaliser avec la poésie de Neruda, le poète chilien. La dimension érotique de sa poésie se reflète dans ses vers où « l’amour peut faire fondre / ces couches de glace obstinées. » La rencontre entre Eros et Thanatos se dessine à l’aide d’une imagerie puissante qui ne passe pas inaperçue : « laissez votre baiser avoir le pouvoir d’effacer / d’autres baisers qui se sont produits / avant le vôtre / rendant tout le contact et les caresses précédents / d’importances décroissantes (dépourvus de sens) ». Ce baiser mortel présente une ambition contradictoire d’être le dernier mais aussi le premier parce qu’il désire effacer toutes les traces des baisers précédents. Certains vers atteignent une tonalité érotique où la charrue se présente comme un symbole phallique et le corps féminin comme une vallée : « dites-moi cher cultivateur / Quelle est la distance de votre charrue au foyer / Reposez-vous tout au fond de ma vallée / parce que je suis venue/pour être votre calmant (sauveur). »
Sauf quelques jeux de mots comme « bummer » et « summer » qui sont difficiles à rendre en français, la traductrice a fidèlement préservé la quintessence du texte dans la langue d’arrivée. La traductrice, elle-même poétesse, mérite d’être remerciée pour présenter une poétesse douée d’expression anglaise aux lecteurs francophones, pour assurer une « survivance », selon le mot de Walter Benjamin, au texte d’une poétesse de notre temps.
Sanjay Kumar
Sanjay Kumar enseigne depuis seize ans le théâtre et la poésie au sein du Département d’études françaises et francophones de l’Université EFL (EFLU), Hyderabad. Titulaire d’un doctorat en littérature suisse romande de l’Université Jawaharlal Nehru, New Delhi, il a dirigé six thèses de doctorat et il a publié une dizaine d’ouvrages. Il est également l’auteur d’une trentaine d’articles en français, anglais et hindi, affirmant sa place parmi les spécialistes reconnus des études comparatistes et francophones. Traducteur de renom, il a enrichi le champ littéraire hindi par la traduction de cinq romans français, dont Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier de Patrick Modiano et Les plus secrètes mémoires des hommes de Mohamed Mbougar Sarr. En 2025, il a également traduit Antigone de Jean Anouilh. Il a donné une trentaine de conférences dans les principales universités du pays. En 2014, il a cofondé avec deux collègues la revue Réflexions, devenue une référence incontournable en études françaises et francophones, qu’il continue de diriger.
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Bibliographie